Le voyage à Nantes vu par Alison Moss du Quotidien de l’art.

POLITIQUE CULTURELLE : 18 kilomètres d’art à Nantes

L’exposition itinérante attire plus de 650 000 visiteurs en quête de découvertes artistiques et touristiques.

Ils sont parsemés partout dans la ville : à la sortie de la gare, sur les toits ou les façades… L’un d’entre eux, perché en hauteur, fait même office de belvédère. Emblème de cette édition, le nid de Tadashi Kawamata symbolise à la fois les points de départ et d’arrivée : ceux des quelque 650 000 visiteurs qui suivent, chaque été, les 18 kilomètres de « fil vert » qui tracent l’itinéraire artistique de la ville. Depuis le lancement de la manifestation en 2012, la fréquentation touristique a augmenté de 80 %. Les visiteurs sont pour la plupart issus de la région du Grand Ouest ou de Paris, souvent de passage vers la mer. Mais aussi de pays limitrophes : l’Espagne, la Grande-Bretagne ou la Belgique. Si l’adhésion des Nantais s’avère plus difficile à quantifier, elle n’est plus à démontrer : « Il est impossible de mettre en place une manifestation comme celle-ci sans l’acceptation de la ville, puisque c’est de la ville même dont il est question », explique Jean Blaise. 

Un investissement rentable

Le projet est né à l’initiative de Jean-Marc Ayrault, alors maire, qui souhaitait créer une nouvelle économie de la ville via la culture. Au total, la structure du Voyage à Nantes, qui englobe plusieurs organismes (et prend donc en compte les frais de fonctionnement du château des ducs de Bretagne, du Mémorial de l’abolition de l’esclavage, d’une équipe de 300 personnes et des machines, entre autres) mobilise 30 millions d’euros. Trois millions sont consacrés à la mise en place de la manifestation. « Il y a eu un véritable tournant lorsque le château des ducs de Bretagne, fermé pendant 6 ans, a rouvert ses portes avec un grand musée d’histoire. S’en est suivie la création de plusieurs manifestations dans la région – dont la biennale Estuaires, sur la Loire – qui a témoigné de l’arrivée d’un nouveau public à Nantes. C’est à partir de ce constat-là que Jean-Marc Ayrault, souhaitant créer une nouvelle économie pour la ville, m’a demandé de créer Le Voyage à Nantes », se souvient Jean Blaise. L’investissement aura été rentable : selon des chiffres de l’INSEE et de l’AURAN (l’Agence urbaine de la ville), les retombées avoisinent les 55 millions d’euros pour juillet et août…

La ville, source d’inspiration 

« Nous repérons d’abord un lieu sur lequel nous avons envie de travailler ou de montrer, nous cherchons ensuite l’artiste qui sera susceptible de mieux l’interpréter », explique Jean Blaise à propos du mode de sélection des œuvres. L’espace public constitue donc le point de départ de la manifestation. Place Graslin, un gigantesque coucou, conçu par Malachi Farrell, Constantin Leu et Ludovic Nobileau, scande le passage du temps en offrant aux passants inavertis une série de performances loufoques. Rue des Échevins, la Roumaine Flora Moscovici a baigné une façade historique du XVe siècle d’une explosion de couleurs pastel dont les teintes s’érodent naturellement au fil du temps. Le plasticien Stéphane Vigny a, quant à lui, disposé 700 sculptures blanches sur la place Royale, un travail sur la notion de copie qui n’a pas manqué d’attirer des foules assoiffées de selfies… De belles découvertes sont également à faire au sein des musées et centres d’art : le Lieu Unique accueille notamment une exposition du photographe irlandais Richard Mosse (prix Pictet 2017). Ce dernier porte un regard impitoyable sur les conditions de vie dans les camps de réfugiés, qu’il a immortalisées à l’aide d’une caméra thermique, habituellement employée à des fins militaires. La Hab Galerie accueille les peintures sensibles de Claire Tabouret, qui a figé des silhouettes en pleine étreinte sur des voiles de bateau, en s’inspirant du recueil de poèmes If Only the Sea Could Sleep par Adonis.

Un vent de nouveauté ?

Un tel essor couronne le dynamisme dont fait l’objet la scène nantaise depuis maintenant un tiers de siècle : « En 1982, quand je suis arrivé à Nantes, il y avait encore très peu de designers. Aujourd’hui, la scène des graphistes et designers est florissante », note Jean Blaise. Car la manifestation offre également une plateforme aux artistes locaux : Pierrick Sorin, dont les cinémascopes délirants sont présentés dans plusieurs hôtels de la ville, ou le collectif d’architecture nantais Oxymore, actif pendant les années 1990 et 2000, à la galerie Loire. L’impact du Voyage à Nantes est toutefois plus visible à l’œil nu, en contemplant les œuvres pérennes qui essaiment la ville, comme les anneaux de Buren, disposés en enfilade le long du port, ou l’arbre de Mrzyk et Moriceau, dont la silhouette blanche perce le feuillage des arbustes.

Nantes, vue des nids de Tadashi Kawamata – Le voyage estival de la 8ème édition.

Un voyage estival imaginé et dirigé par Jean Blaise que les Amis ont parcouru en deux jours.

Nids, bois, Tadashi Kawamata, place Royale et Lieu Unique © Raymond Boudet

Les nids en bois, belvédères de l’artiste japonais,Tadashi Kawamata,sont agrippés dans la ville à des arbres, bâtiments ou lampadaires. L’artiste a conçu des nids dont un belvédère permanent sur le butte Ste Anne. Il aime interpréter un territoire urbain. Ici les oiseaux ont choisi leurs emplacements; ce sont des lieux sûrs. Alors « j’espère que la ville sera en sécurité ! »

                       Les Amis dans le Passage Pommeray © Raymond Boudet

EVOR, Jungle intérieure, Passage Bouchaud

Nous avons rencontré l’artiste nantais devant la jungle cachée qu’il a planté depuis 2018 entre les bâtiments non loin de l’église Ste Croix.

Cécile Beau, Envers,2019, 400 x 200 cm Acier Platanoides (Érables), Passage Ste Croix

« Un arbre nu dans un patio et son possible système racinaire affleure le sol alors que l’écho d’une goutte invisible s’élève du puits. L’exploration se prolonge devant une cavité d’où bruissent les fluctuations d’un souffle d’air, révélant la topographie sonore d’une grotte… Des temporalités différentes,:temps minéral, organique et temps du regard se combinent vers une dilatation d’un temps mythologique. »

Stéphane Vigny, Reconstituer, 2019, Place Royale et Philippe Ramette, Éloge de la Transgression, Cours Cambronne © Raymond Boudet

Malachi Farrell, Constantin Leu, Ludovic Nobileau, Human Clock, 2019 place Graslin © Raymond Boudet

«  Avec cette oeuvre mi-homme, mi-machine, ils proposent de renouer avec la tradition des horloges comme des oeuvres alliant prouesse technique et artistique pour l’espace public. » Cette installation théatrale développe l’esthétique d’un coucou mécanisé pour notre émerveillement !

Claire Tabouret, If only The Sea coule sleep, 2019 avec Aska Matsumiya et Alex Somers (composition sonore) HAB Galerie © Jacques Fretel et © Raymond Boudet

Les voiles des bateaux du port de San Pedro (côte californienne) sont suspendues dans l’espace du HAB. Elles ont servi de support à sa peinture de silhouettes féminines et masculines. Le souffle doux qui les fait flotter semble interroger le lieu de destination de ces corps, comme pris par les mouvements du vent.

Des monotypes forment une réponse fixe, un ancrage possible.

Flora Moscovici, Le temps entre les pierres, rue des échevins (Place du Bouffay) 2019 © Raymond Boudet

Johann Le Guillerm, Attraction, Jardin des Plantes, 2019 © Jacques Fretel

Au Jardin des Plantes, Johann Le Guillerm a engagé un vaste projet de recherche autour du point; de vastes installations deviennent un laboratoire d’expérimentation: structures, jeux de signes, fleurs cinétiques aquatiques qui se répandent dans l’univers végétal et étonnent.

Carlo Ponti, Chaise et Dormanron, 2019, Jardin des Plantes © Jacques Fretel

Ces objets ont trouvé leur place.

Pour terminer ces deux jours, c’est l’univers du photographe irlandais, Richard Mosse, qui semble avoir fasciné par son travail sur les traces mnésiques de la violence; une forme d’actualité plastique et politique.

Richard Mosse, Incoming, 2019, Lieu Unique © Jacques Fretel

« Une mention particulière pour l’installation photo/vidéo  INCOMING de Richard Mosse au Lieu Unique, ayant pour thème les camps de rétention d’immigrés potentiels en différents points du monde . Ses images réalisées avec une caméra thermique à usage militaire , sont impressionnantes de force. Beaucoup d’émotion. » Michel Guidoni

Un encouragement à aller circuler et regarder, en levant les yeux vers le ciel. On peut aussi se diriger vers le Belvédère de Tadashi Kawamata, sur la Butte Ste Anne, pour survoler et embraser la ville de Nantes toute entière. (Jusqu’au 1er septembre – http://www.levoyageanantes.fr)